Jean Philippe Roubaud – Le Théâtre des ombres

Si Jean-Philippe Roubaud œuvre avec une virtuosité technique proche de l’académisme classique, il n’en reste pas moins le témoin de son époque, dont il crayonne la diversité sémantique.

Le médium : ombres  ou abstraction du réel ?

Le travail de Jean-Philippe Roubaud est emprunt d’une simplicité teinte d’essentiel : le choix du graphite, poudre et crayons sur papier, s’inscrit dans une épargne de moyen qui offre toute place aux questionnements sous-jacents. Le médium porte en lui-même une forte étoffe historique pour être le moyen d’expression des hommes depuis la nuit des temps. Loin des considérations de teintes inhérentes à la peinture, il s’économise dans l’art des ombres et des lumières : autant de valeurs déclinées dans « 400 shades of grey » à la manière des chartes de couleurs de Gerhard Richter.

Cette abstraction d’un monde aux nuances de gris, jusqu’au noir profond, est le point de jonction entre dessin et photographie primitive. Faculté de rendre présent l’objet absent. Une relation ambiguë entre ces medium qu’exploite l’artiste dans sa série « Souvenirs de Tarkovsky », pour laquelle il revisite des clichés du réalisateur russe. Le polaroid se fait antithèse de la photographie par son unicité, tandis que le dessin le reproduit pour en devenir une œuvre au statut ambigu, paradoxe nouveau.

L’œuvre : unicité ou citation ?

Si l’œuvre de l’artiste s’ancre dans le dessin, c’est qu’il lui permet le mélange indirect des médiums. Libre d’emprunter l’imaginaire au réel, d’assembler ou d’interpréter pour fabriquer l’image, le dessin réunit les contraires : une construction que métaphorise la série « Bild bau ». Même les pièces en volumes, architecturales, sont déclinaisons de rouleaux de papiers couverts de graphite, comme « la Fenêtre », dans laquelle s’opère une double mise en abyme : créer une fenêtre ouverte sur le monde rattache à la théorie albertienne de la peinture, quand sur ces murs de papiers se posent des cartes postales, elles-mêmes « fenêtres ouvertes sur le monde » définies en leur temps par les peintres en paysage.

Le statut de l’œuvre s’en trouve remis en question par sa capacité de citation : face à une œuvre de Jean-Philippe Roubaud se produit une sensation de déjà-vu. De familiarité. Les fresques de Mantegna ou de Gozzoli de « Limitation du paysage ». Emprunts à la peinture, mais sans tomber dans l’illusion. Le dessin au contraire s’attache au réel, auquel il apporte sa contribution, sa présence. Il incise, il force le regard. Ainsi, les assiettes de la série « Souvenirs » plongent dans notre actualité politique mondiale, dont les migrations sont le symptôme ardemment limité à grand renforts de clôtures qu’évoque l’artiste. Sous la forme d’assiettes historiées comme s’en trouvaient chez nos grands parents. L’humour se fait grinçant.

Les mots : théâtre ou mémoire ?

L’artiste est témoin de son temps, comme des influences historiques qui l’ont forgé. À son tour de les mettre en scène,  de les organiser selon un scénario qui lui est propre. Les titres choisis par Jean-Philippe Roubaud pour ses expositions se déclinent d’ailleurs en « didascalies », ces indications théâtrales d’intention. Chaque œuvre y trouve sa place, un rôle précisé par le paratexte que forment les titres. Ainsi, la conception japonaise de l’ukiyo-e, selon laquelle la seule certitude est l’impermanence de toute chose se voit rappelée par les « Souvenirs du monde flottant ». Ces cabinets de curiosité s’ancrent dans la tradition de la Renaissance, comme mise en scène de la mémoire humaine et de sa compréhension du monde.

Chaque élément y trouve sa place, sa part. L’on est en pleine recherche alchimique. D’une œuvre à l’autre, des éléments reviennent, se croisent, se rencontrent. L’artiste lie ses séries ; tout se recoupe, les éléments se croisent et se rejoignent dans une vision globale qu’il nous donne du monde. L’objet absent prend corps, créé par le trait. Ce dernier conserve l’image, comme il le fait des natures mortes, reproduction de représentation – et vice versa – de la nature. Le dessin capte la vie et sa périphérie, qu’il nous offre dans un théâtre du monde.

Pour la Galerie, texte par Blandine Boucheix  / Juin 2020.

Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudBild-Bau - Le notable 2020 - Graphite sur papier (Collection privée)
Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudBild-Bau Mutus liber 8 2019 - Graphite sur papier
Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudBild-Bau Mutus liber 9 2020 - Graphite sur papier

Jean Philippe Roubaud – 400 shades of colors – 2016, 80×60 cm (x8), Graphite sur papier

Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudLe grand vase 2020 - Graphite sur papier et rivets métalliques
Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudLe grand vase 2020 - Graphite sur papier et rivets métalliques (Détail)
Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudNature morte #2 - 2020 - Graphite sur papier et rivets métalliques
Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudNature morte #1 - 2020 - Graphite sur papier et rivets métalliques (Collection privée)
Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudSouvenir de Tarkovsky #19 - 2018 - Graphite sur papier
Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudSouvenir de Tarkovsky #20 - 2018 - Graphite sur papier
Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudSouvenir de Tarkovsky #21 - 2018 - Graphite sur papier
Jean-Philippe Roubaud
Jean-Philippe RoubaudFin de paysage (3X) - 2018 - Graphite sur papier